Quelle place pour les herboristes au XXIè siècle ?

Interview de Thierry Thévenin, producteur herboriste

Producteur herboriste dans la Creuse, formateur et également auteur d’ouvrages sur l’herboristerie, Thierry THEVENIN nous livre sa vision les métiers de l’herboristerie (mai 2009).

Durabilis. Pourriez-vous nous en dire plus sur le métier de cueilleur-herboriste aujourd’hui ?

Le métier de cueilleur-herboriste se trouve à la croisée de deux domaines socio-professionnels fondamentaux : l’agriculture et la santé. Ceci explique autant son caractère universel, dans l’histoire humaine que la position très particulière, souvent à la fois marginale et convoitée et même disputée, dont elle a pu relever dans toutes les sociétés, anciennes ou contemporaines.
Ceci peut enfin permettre de comprendre son parcours historique en France, de sa construction sociale entamée par les corporations (apothicaires, épiciers, herbiers) dès le XIIIe siècle à son officialisation à la fin du XVIIIe siècle puis à sa suppression brutale en 1941, lequel parcours a fini par aboutir aux difficultés de reconnaissance légale que rencontrent aujourd’hui celles et ceux qui veulent continuer à pratiquer cette activité.

En ce début de XXIème siècle, la plante médicinale est devenue un objet juridico-économique complexe. Le marché global des plantes médicinales représente environ un milliard d’euros chaque année rien que dans notre pays. La vieille querelle des apothicaires et des épiciers a pris une tournure industrielle et planétaire, en marge de laquelle les producteurs-herboristes ont bien souvent du mal à se faire entendre.

Durabilis. Quel espace aujourd’hui pour le producteur-herboristerie en France ?

La délivrance au public des plantes médicinales ou aromatiques est aujourd’hui segmentée en deux « marchés » légaux.
• Le secteur médicinal revient en exclusivité aux pharmaciens via le monopole de la quasi-totalité des espèces et du droit exclusif de donner des indications thérapeutiques (article L. 4211-1 du Code de la santé publique).
• Pour grignoter le monopole des pharmaciens, les industriels contournent le concept de la plante strictement thérapeutique et ouvrent des brèches par le biais des cosmétiques, des compléments alimentaires et autres « alicaments ». Le secteur des compléments alimentaires qui revient petit à petit à l’industrie agro-alimentaire et la grande distribution via le système normatif d’autorisation de mise sur le marché, système lourd et coûteux qui entraine progressivement les individus et les petites structures vers l’illégalité ou la disparition.

Durabilis. Le producteur-herboriste peut-il reconquérir sa place dans ce contexte ?

En marge de ces énormes acteurs économiques subsistent, souvent avec passion et ténacité, de petits producteurs qui vendent directement au public leurs plantes médicinales.
Ils ont en général opté pour un statut d’agriculteur, sur de petites surfaces : la Mutuelle Sociale Agricole (MSA) peut assujettir un producteur de plantes aromatiques et médicinales sur une surface allant d’un demi à dix hectares suivant les départements. Ils pratiquent très souvent la cueillette sauvage et des transformations artisanales pour compléter leur gamme : sirops, pommades, baumes, huiles essentielles, eaux florales.
Ils – bien souvent elles !- se forment dans les quelques CFPPA (Centres de Formation Professionnelle et de Promotion Agricole) qui proposent des cursus spécialisés pour ce qui est des aspects de la production, et dans les quelques formations à l’herboristerie pour ce qui est des aspects conseils et vente.
Il existe environ deux à trois cents producteurs herboristes, souvent installés dans des zones rurales sensibles, parfois regroupés en structures collectives (SICA, GIE, EARL, syndicats ou associations). Ils vendent leurs productions à la ferme, sur les marchés, dans les boutiques diététiques et bio ainsi que sur Internet.
La législation actuelle leur permet de vendre librement cent quarante-huit plantes médicinales et quelques aromates non inscrits à la pharmacopée sans jamais pouvoir toutefois donner d’indications ou de conseils thérapeutiques comme le réclament pourtant l’écrasante majorité des consommateurs qui viennent vers eux.
Il en résulte que les producteurs-herboristes malgré leur succès économique et social jamais démenti depuis la « vague verte » de la fin des années soixante, sont dans une position ambiguë et fragile, dans une insécurité juridique latente et devant des solutions technico-légales souvent inadaptées à leur « format ».
Je veux croire qu’on arrivera enfin à donner un cadre clair et adapté à cette antique profession qui a toujours su passer et dépasser les vicissitudes de l’histoire.

Durabilis. Le syndicat des SIMPLES dont vous êtes le secrétaire général regroupe une centaine de producteurs-cueilleurs de plantes médicinales aromatiques, alimentaires, cosmétiques et tinctoriales en France et en Suisse. Quelles sont les vocations de cette structure syndicale et associative ?

Notre structure syndicale associative se mobilise pour :

  • contribuer au maintien des agriculteurs en zone de montagne et sur les territoires marginalisés ;
  • promouvoir la production en agrobiologie et la commercialisation de plantes aromatiques et médicinales de qualité ;
  • former des stagiaires agricoles et dispenser des enseignements dans les structures formatrices françaises – CFPPA Nyons (26), Marmilhat (63), Lycée agricole de Montmorot (25) – et étrangères – Maroc, Suisse,…
  • sauvegarder et revaloriser les usages, savoirs et savoir-faire traditionnels relatifs aux plantes aromatiques et médicinales en développant notre activité et nos réseaux, et en proposant à un large public des ateliers et stages d’initiation à la botanique ou à l’herboristerie ;
  • participer en tant que détenteur d’un corpus de savoirs sur les plantes médicinales, au débat sur la reconnaissance d’un nouveau diplôme d’herboriste ;
  • informer et sensibiliser un large public à la protection de l’environnement et aux démarches alternatives de production agricole (agriculture durable : agroécologie, biodynamie, cueillette raisonnée, etc.) ainsi qu’aux démarches alternatives de santé et d’hygiène de vie (alimentation sauvage, phytothérapie, etc.) ;
  • favoriser les échanges et les expériences avec d’autres producteurs de plantes aromatiques et médicinales dans le monde.

Durabilis. Vous avez élaboré un cahier des charges SIMPLES pour une pratique durable du métier de producteur herboriste. Sur quels critères de contrôle repose-t-il ?

Chaque producteur est visité une fois l’an au minimum par d’autres producteurs du syndicat et des personnes extérieures qui le souhaitent (consommateurs,…) afin de vérifier la conformité des ses pratiques avec le cahier des charges. Chaque producteur doit également visiter à son tour. C’est le Conseil d’administration qui valide ensuite cette conformité en étudiant le dossier de contrôle établi au moment de la visite.

Durabilis. Constatez-vous une progression du nombre de producteurs de plantes aromatiques et médicinales ? Et quelles sont les profils et motivations de ces nouveaux agriculteurs ?

Il y a une réelle et constante progression des installations et projets d’installation. En témoigne le « fleurissement » des formations, modules et stages qui font assez facilement le plein de stagiaires : des jeunes ou des gens plus âgés qui « veulent changer de vie ». Tous ces candidats à l’installation expriment des préoccupations liées à l’environnement, à la santé et aux valeurs humaines.

Durabilis. Votre dernier ouvrage d’éducation populaire à l’usage des plantes médicinales traite notamment de l’herboristerie familiale. Quels messages clé souhaitez-vous livrer aux lecteurs de ce « Chemin des herbes » ?

Je voudrais leur dire que je crois que la pratique populaire des plantes médicinales est un patrimoine précieux. Il faut à tout prix le défendre en le vivant concrètement, car il est une garantie irremplaçable et non négociable d’une certaine autonomie, d’une certaine liberté d’être, en même temps que l’un des joyaux de notre « bon génie » collectif.

Propos recueillis en mai 2009, par Jérôme VALINA.


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